dimanche 18 février 2018

Robert Mapplethorpe, "habillé" par Florent Rousseau


L'ouvrage de ce jour est l'association d'un grand photographe et d'une relieur contemporain imaginatif et créateur :


En 1988, paraît un ouvrage sur Robert Mapplethorpe, signé Richard Marshall, publié à l'occasion d'une exposition qui s'est tenue au Whitney Museum of American Arts, de New York du 23 juillet au 23 octobre 1988.


C'est un exemplaire de cet ouvrage qui a été relié en 2014 par Florent Rousseau :


La fragile reliure est conservée dans une emboîtage :



J'ai cherché une image emblématique. J'ai choisi cette mise en regard d'un arum, stylisé par le regard du photographe, avec ce garçon, la mise en page rendant érotique le rapprochement de ces 2 photos.


Autre image, plus souvent reproduite :


Robert Mapplethorpe, dans un autoportrait où il se montre dans une forme de simplicité qui ne lui est pas habituelle :



La couverture :

Florent Rousseau a signé sa composition de cette petite pièce de cuir portant un emblème fort suggestif :



J'ai déjà présenté une reliure de Florent Rousseau sur ce site. Il s'agissait d'une création pour couvrir l'édition originale du Captif amoureux de Jean Genet :


mercredi 7 février 2018

André Baudry (1922-2018)

La nouvelle est peut-être passée inaperçue. André Baudry, le fondateur du mouvement Arcadie en 1954, est décédé le 1er février dernier à Naples, où il vivait depuis longtemps.


J'espère que mes lecteurs connaissent Arcadie, le premier mouvement homosexuel en France. A défaut d'en connaître l'histoire, j'espère qu'ils en connaissent au moins le nom. Je n'ai d'ailleurs pas l'objectif de faire ici l'historique du mouvement. On trouvera sur Internet de nombreux sites, dont Wikipédia, qui présentent les principales choses à savoir. En cherchant bien, on trouvera peut-être quelques-uns de ces jugements qui renvoient aux oubliettes de l'histoire une association qui, à un moment donné, s'est trouvée décalée par rapport aux évolutions des mouvements homosexuels. C'est ainsi qu'il a disparu en 1982. Mais, il faut aussi que le temps permette de rendre justice à ceux qui l'ont créé et l'on fait vivre pendant presque 30 ans.

Aujourd'hui, je voudrais plus particulièrement rendre hommage à André Baudry, qui a été le maître d’œuvre et l'animateur du mouvement Arcadie. Avec quelques uns qui ont été à l'origine du mouvement, il a eu le courage de porter une forme de visibilité homosexuelle à une époque qui n'était pas prête à l'accueillir. Pour beaucoup d'entre nous, il est très difficile d'imaginer ces années 1950 que nous n'avons pas vécues. De l'avis de tous, ce fut une époque de retour à une forme d'ordre moral, après le traumatisme de la Second Guerre Mondiale et de l'attitude peu glorieuse de la France.

Pour ceux qui veulent en savoir plus, il existe un bon ouvrage documentaire, paru il y a quelques années : Arcadie. La vie homosexuelle en France de l'après-guerre à la dépénalisation, par Julian Jackson (interview de Julian Jackson : ici).



C'est, à ma connaissance, l'ouvrage le plus complet. L'ouvrage de Frédéric Martel, Le Rose et le Noir, lui consacre aussi une large place dans son histoire des mouvements homosexuels. C'est d'ailleurs dans cet ouvrage que j'ai véritablement découvert l'histoire du mouvement.

Il y quelques années, j'ai eu le bonheur de pouvoir acheter la collection complète des 10 premières années de la revue Arcadie, bien reliée. Toutes les circulaires, tous les documents annexes communiqués au membre d'Arcadie, toutes les photos envoyées en supplément ont été reliés dans cette collection, ce qui en fait un document irremplaçable sur les premières années du mouvement.



Ceux qui auraient la vision d'un mouvement un peu "vieillot" et timoré ne doivent pas oublier qu'il a ouvert sa revue à un dessinateur comme Jean Boullet, présenté les ouvrages d'Augiéras, projeté Un Chant d'amour, de Jean Genet, au moment où il n'avait aucun visa 'exploitation.

Nota : Le premier numéro de la revue Arcadie, qui signe la naissance du mouvement, est daté de janvier 1954. Dans le faire-part, c'est 1956 qui est indiquée. Sauf à penser qu'il s'agisse d'une erreur, je n'ai pas trouvé d’éléments permettant de corroborer cette date. Cette année-là, l’événement marquant est le procès intenté à André Baudry pour la publication de la revue Arcadie.

vendredi 26 janvier 2018

Glane

Ce tableau de Nicolas Régnier (1588-1667), représentant Saint-Jean-Baptiste, est une splendeur :


dimanche 31 décembre 2017

Voeux 2018

Je souhaite une belle et heureuse année 2018 à tous mes lecteurs, qu'ils soient occasionnels ou réguliers. Je vous souhaite de continuer à découvrir de nouvelles richesses de notre culture homosexuelle. Je partage avec vous une belle découverte : une version du Tirésias, de Marcel Jouhandeau, illustrée par René Bolliger. J'ai choisi la plus chaste (mais peut-être pas la moins érotique) des illustrations.


En 2017, j'ai eu le plaisir, entre autres, de rencontrer enfin le blogueur le plus culte de la sphère gay, un lecteur avec qui j'ai pu partager notre attachement commun pour Augiéras, recevoir le message sympathique d'un lecteur qui m'a fait part des découvertes qu'il fait grâce à mes messages (je les sais trop rares pour certains) et d'autres messages d'encouragements. J'espère que l'année 2018 sera encore l'occasion de beaux échanges.

mercredi 8 novembre 2017

Le Sabbat, Maurice Sachs, 1946

Je poursuis aujourd'hui l'exploration de l'œuvre de Maurice Sachs par son livre majeur, le plus connu.


Le Sabbat est un projet qu'il a longuement mûri, mais qui a été écrit en seulement quelques mois entre janvier et avril 1939. Il le vend rapidement à l'éditeur Corrêa, mais le livre ne peut paraître à cause de la guerre. Il ne sera publié qu'en 1946, après le décès de l'auteur. Pour Maurice Sachs, ce n'était « pas des mémoires, mai un petit mémoire, un relevé de compte, un mémoire moral » :

Ce petit livre dont le dessin et le dessein n'apparaîtront ni très nets ni très solides et qui suit comme il peut les sentiers difficiles de ma vie parallèle à des routes beaucoup plus grandes et plus belles. 

Il peut y avoir plusieurs lectures de cet ouvrage. On peut le lire comme le récit d'une vie où l'auteur, à l'instar de Jean Jacques Rousseau dans les Confessions, se donne ce programme : « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme, ce sera moi. ». Il faut avouer que certains aspects de la nature de Maurice Sachs ne sont pas des plus reluisants. Il ne se fait pas faute de nous livrer le récit de ses turpitudes, de sa malhonnêteté maladive, de son amoralisme léger et désinvolte, voire d'une forme de lâcheté et de veulerie comme dans le récit de son mariage. S'arrêter à cet aspect du livre serait, à mon avis, passer à côté de belles pages. On peut aussi le lire comme un témoignage irremplaçable, vécu de l'intérieur, des années de l'entre-deux-guerres. En lisant le Sabbat, on croise bien évidemment Jean Cocteau, Max Jacob, Jacques Maritain, mais aussi de nombreux acteurs de la vie culturelle et artistique de cette époque. Cet autre aspect, pour intéressant qu'il est, n'épuise pas la qualité de ce livre.

Quand on prend le temps de le lire, de s'arrêter sur les belles pages, d'oublier quelques récits inutiles, on peut trouver des passages comme celui-ci, qui m'a personnellement ému (je rappelle que ce blog n'est pas un blog d'analyse littéraire,  ni même un blog sur l'histoire de l'homosexualité. C'est, comme j'ai pu le dire, une promenade littéraire dans une bibliothèque personnelle. Comme dans une promenade, je m'arrête là où il me fait plaisir d'admirer le paysage et je passe vite là où quelque chose heurte ma vue).
Je fus d'abord merveilleusement heureux dans cette cellule, heureux d'être seul, heureux d'être chaste, heureux d'être recueilli. Chacun de nous a sa lutte à soutenir contre son éparpillement particulier (et même les minutieux qui perdent leur temps à ramasser la vie). Au début de mon séjour dans cette cellule je me ramassais avec facilité ; cela se sentait physiquement comme lorsqu'on brosse les miettes sur la table du profil de la main et qu'on les entasse. J'étais tout entier en moi ; c'est une des plus douces sensations du monde, car que ne souffre-t-on lorsque des parties de nous s'échappent et qu'on reste solitaire, privé de soi, l'œil dressé hors de l'orbite comme un périscope en quête de quelque sirène à naufrager, la conscience désertée par des vertus en promenade, (une honnêteté en visite chez un marchand et prise dans on ne sait quel trafic ; une sincérité arrêtée chez un ami dont elle admire le livre, en mentant effrontément ; l'indulgence prisonnière de sa lâcheté, abandonnée sur les coussins de quelque salon, pendant que la médisance fait des siennes ; la justice ayant pris un pernod et ne sachant où regarder ; la reconnaissance légère et folle, comme à l'accoutumée, se trompant de porte, visitant les amis riches, oubliant les pauvres ; la continence épuisée d'avoir mangé du lièvre à la française, et la gaîté, ayant trébuché dans un peu de vinaigre répandu, tournant à l'amer). Quand nos qualités sont en ballade, que faire de soi ?
Dans le silence de la cellule, le moi se ramasse et se retrouve ; les vertus rentrent au bercail, l'homme réoccupé se sent chaud et heureux. C'est d'abord l'effet que me produisit le séminaire. Paix, paix, confort de paix. [...]
Je fus pénétré deux mois par cette douceur plénière. Tout en moi souriait du matin au soir, et les soirs surtout étaient délicieux. On se groupait dans la grande chapelle, à cette heure fermée aux fidèles du dehors. Il n'y avait d'éclairée que la statue de la Vierge. Il n'y avait pas d'heure pour la quitter. [...]
Il m'arrive souvent de regretter ces jours émus et paisibles, mais je ne désespère pas d'en vivre de pareils, ailleurs.

Ce qui m'a aussi arrêté dans ce livre, ce sont tous les passages où Maurice Sachs parle d'homosexualité et d'amour entre hommes. Là aussi, il faut écouter la « petite musique » qu'il fait entendre. L'historien de l'homosexualité pourra y lire un témoignage sur la vie gay de l'entre-deux-guerres. Il aura raison et ce livre a souvent été lu pour cela. Mais, j'ai voulu écouter ce que Maurice Sachs disait du sentiment amoureux, mais aussi de ce qu'avait représenté pour lui l'homosexualité. A la différence de son livre suivant La Chasse à courre, qui contient beaucoup plus de passages explicites, l'homosexualité n'est que rarement évoquée ici et ne donne jamais lieu aux évocations picaresques des amours masculines de son livre suivant.

Sur l'homosexualité :
Je ne tiendrai pas compte [...] des culpabilités de sexe, car je n'ai, autant que je me souvienne, jamais eu de honte sur ce chapitre ni sur celui de la particularité de mes inclinations physiques.
Sur sa philosophie profonde de la vie, après qu'il se soit dégagé de ces vaines tentatives de conversion au catholicisme (rappelons qu'il fut quelques mois au séminaire et qu'il en a été sauvé, si j'ose dire, par un bel et jeune américain rencontré à Juan-les-Pins !) :
J'espère, en effet, ne connaître jamais d'autre temple que la nature, n'adorer que le soleil, ne vénérer que le membre éclatant qui fait l'homme et le ventre profond qui le porte, j'espère ne louer d'autre Dieu que celui confus et indéterminé qui est l'essence de la vie matérielle, car la matière c'est tout l'esprit.
Sur les femmes :
J'aurais été passionnément heureux, je crois auprès d'une femme si je les avais mieux aimées physiquement, mais mon corps, très capable d'exercer sa fonction masculine, s'exécutait vaillamment, et sans volupté. [...]
Je n'ai eu que quatre maîtresses depuis que j'ai l'âge de virilité ; c'est peu en regard des innombrables garçons avec lesquels j'ai fait l'amour, et pour dire vrai, je le regrette. Je sens constamment tout ce qui me manque à vivre sans femmes, et qu'une connaissance extrême, corporelle de l'humanité ne s'acquiert qu'auprès d'elles.
[...]
Ce besoin d'une femme était un besoin de l'âme, et ce n'étaient pourtant ni celui de mon corps, ni celui de mon esprit.  [...] Autant il me plairait de coucher avec une femme dont j'attendrais un enfant, pour la joie concertée de créer, autant j'ai peu le besoin, peu l'envie d'aller chercher la volupté auprès du corps féminin. Tout en lui me rappelle la maternité, ce bassin que je ne puis regarder sans penser au puissant mystère dont il est ouvrier, ces seins que je crois toujours pleins de lait, et cette ouverture sacrée, porte étroite par laquelle passe toute l'humanité n'inquiète en rien mes sens. La femme m'est un foyer ; c'est l'homme, aventure continuelle, qui me paraît plaisir.

Sur la déchéance (notons qu'il fait un lien entre son homosexualité et sa conduite, ce qui met un peu à mal ce qu'il disait par ailleurs, qui pouvait nous laisser penser qu'il vivait « la particularité de ses inclinations physiques » de façon naturelle et apaisée.)
Il se pourrait d'ailleurs, que ce qui me retint dans l'amour des garçons, ce fut autant et plus que la volupté, ce climat de complicité presqu'enfantine auquel je trouvais plus de charmes qu'à l'exercice de la pleine force masculine. Mais se pourrait-il qu'une honte inexprimée de cet infantilisme me poussât inconsciemment à chercher l'autre extrême ? La sénilité. Car il me semble aujourd'hui qu'à peine eusse-je compris [que] j'aimais être encore enfant, que je n'eus de cesse de vieillir au plus vite ; et toujours en évitant soigneusement l'âge d'homme. Je n'eus jamais envie d'avoir trente ans, je rêvai d'en avoir cinquante que je me représentai comme la vraie jeunesse, le vrai commencement de je ne sais quoi, de l'autre âge sans doute, de l'autre pôle humain auquel je voulais impatiemment atteindre.
Et dans ce besoin de m'amoindrir rapidement, de me diminuer, de me tuer enfin, je voyais joyeusement tomber mes cheveux, gonfler mon ventre et je commençai à boire énormément.
C'étaient là les premiers pas sur un terrain particulièrement glissant où j'allais tout à fait m'embourber pendant huit années, c'est la bouteille à la main que j'allais ouvrir la porte de l'enfer parisien, ivre de m'avilir, mais ayant, soif pourtant d'un monde meilleur que j'allais chercher aussi dans le vin.
Sur l'amour vénal, avec un petit détour inattendu par Marcel Proust :
Comme si cet abaissement ne suffisait pas, ce fut l'année où je découvris les horribles plaisirs de la promiscuité. Voici comment ; je n'avais pas jusqu'alors même soupçonné qu'il y eut un marché établi de l'homosexualité. On m'indiqua un établissement de la rue ***, qui, sous couvert d'un commerce de bains, dissimulait celui des prostitués mâles, garçons assez veules, trop paresseux pour chercher un travail régulier, et qui gagnaient l'argent qu'ils rapportaient à leurs femmes en couchant avec des hommes, car c'est un des traits les plus remarquables dans cette jeunesse dévoyée qu'elle ne prenait ni plaisir, ni habitude dans ses infâmes corruptions.
Lorsque je compris que je pouvais avec cent francs tromper mon ancienne soif d'Octave, un pareil endroit me devint indispensable. Mais j'avais besoin pour y aller de me forcer à croire que j'y trouverais un garçon que j'arracherais à son triste état et avec lequel je vivrais comme avec Octave.
C'était un étrange établissement que ces Bains du Ballon d'Alsace : cour pavée, décorée de lauriers en caisse et de troènes comme celle .d'un presbytère, avec son petit perron de quatre marches, l'étroite marquise et le mot BAINS sur la porte vitrée.
[Il poursuit avec sa rencontre avec Albert Le Cuizat, qui tient ce lieu]
Ce n'était pas le moindre attrait qu'avait pour moi cet étrange établissement que d'y retrouver, par delà sa mort, mais terriblement vivant ce Marcel Proust dont le nom avait été pour toute notre jeunesse comme un gage de féerie. Et je dois dire que la complicité presque charnelle que l'imagination établissait entre une œuvre adorée et cette caverne des brigands de chair où retentissait encore le bruit des chaînes du Baron de Charlus, parait les autres personnages de l'œuvre d'une non moins grande vérité. Mais réciproquement, tout le merveilleux que nous avions (à vingt ans) attaché aux personnages proustiens, merveilleux féerique et légendaire rejaillissait sur le lieu d'abomination où cet Albert Jupien faisait figure de Prince Sérénissime des Enfers.
Cette confusion à la fois sincère, spontanée mais volontairement exagérée que je laissais, puis faisais monter entre la vérité d'un bordel et la fiction d'une œuvre m'a procuré des mois d'enchantement où les médiocres plaisirs physiques qu'on achète des prostitués comptaient pour peu.
Sur le premier amour
C'est à cette époque que j'éprouvai la première passion forte de ma vie. Ce fut pour un garçon que j'appellerai Octave. Nous nous étions rencontrés à l'École de Luza. On s'émerveillait à la maison de ma sagesse ; il n'y avait plus rien à m'interdire. En effet, dès le dîner fini j'allais m'enfermer dans ma chambre et j'écrivais à Octave des lettres immenses. Je fus heureux : il m'aima aussi.
C'est un sentiment vif et doux dont je n'ai jamais eu honte ; notre amour, dans sa première fleur, ressemblait d'autant plus à celui qu'éprouvent une fille et un garçon de moins de vingt ans, que ceux-ci ne songent à rien d'autre qu'à s'aimer dans un feu qui se suffit à lui-même et dont ils n'attendent pas d'autre récompense que son incandescence.
Blond, musclé, couvert de taches de rousseur, Octave avait quelque chose d'assez animal, il était sinon plus jeune, du moins plus petit que moi, mais je faisais preuve à son égard de la plus entière soumission, car j'avais peut-être déjà contracté à mon insu certain complexe d'infériorité qui m'a toujours gêné par la suite dans mes affaires de cœur et poussé vers cette duperie qui consiste à les vouloir acheter.
[...]
Nous restions étendus sur le divan de ma chambre plutôt comme de jeunes chiens peuvent l'être tout en jouant qu'à la façon des amoureux. Je garde de ces après-midi un souvenir plein d'émotion. L'enthousiasme et l'innocence y faisaient bon ménage et je ne me souviens pas, tant cette tendresse jaillissait de source, en avoir ressenti vis-à-vis de culpabilité profonde. Et si je me dissimulais, c'était plutôt par pudeur, par respect pour ce sentiment auquel le secret me semblait dû, et par crainte qu'on m'accusât de paresse, car mon amour en soi me paraissait innocent et beau. Et si j'éprouvais quelque sentiment d'infériorité, ce n'était qu'envers cet ami dont je me jugeais indigne, car je le trouvais plus beau, plus charmant, plus fin que moi.
Je ne prétends pas que cette liaison fut entièrement chaste. Mais je me rappelle que nous ne fûmes nullement pressés de la sceller dans le plaisir, tant nous goûtions la volupté de ces embrassements sans fin déclarée, sans arrière-pensée. Le jour où nous nous touchâmes de plus près nous n'ajoutâmes rien à notre bonheur, car à cet âge la tendresse peut encore se passer de la possession.
Si l'on admet, comme je l'admets sans réserve, que notre vie n'est tout entière qu'un essai de réalisation des rêves de notre jeunesse, on comprendra qu'il est possible de rechercher sa vie durant un bonheur qu'on a goûté enfant.
Pour moi, le souvenir d'Octave et la recherche ininterrompue, vaine peut-être, d'un autre Octave qui serait trop pareil au premier me confirmèrent dans le goût de l'homosexualité et je ne crois plus pouvoir prendre d'autres plaisirs du cœur ou du corps.
Sans doute est-ce là un peu d'infantilisme, comme disent les psychiatres, sans doute ces joies innocentes, si douces et sensuelles aussi que me donnait Octave me fussent bien plus sûrement revenues vingt ans plus tard entre les bras d'une femme de mon âge.
Mais cela est plus fort que moi. Je ne crois pas, c'est-à-dire que je ne crois pas qu'une femme puisse jamais être Octave. Elle ne peut même pas y prétendre. Tandis qu'un garçon peut me faire illusion.
Sur l'amour et le plaisir d'être deux hommes ensemble (à propos d'Henry Wibbels, qu'il rencontra aux États-Unis et qui le suivit à Paris où ils vécurent quelques années ensemble. Il lui dédia ce livre) :
C'est sur ces entrefaites que je rencontrai un jeune Californien, que j'aimai dès que je le vis. Il était beau, tendre, intelligent et enthousiaste.
J'avais connu en Californie un jeune homme, Nous avions les mêmes goûts et nous étions seuls tous deux. Il se relevait tout juste d'un grand chagrin et moi d'une grande confusion, et bien que nous ne fussions pas d'accord sur tout, nous étions heureux d'être ensemble.
[...] tout travail suivi me jetait dans une torpeur incroyable et bientôt sur mon lit. Sans doute que j'étais trop heureux, car après tout ce que nous avions souffert, Henry et moi en nous aimant à Paris, nous étions prêts à jouir avec passion. Enfin, le problème financier ayant perdu de son acuité, nous pouvions prendre plaisir à la compagnie de l'un de l'autre sans mensonge. Je goûtai alors toute la joie simple de vivre à deux hommes, de passer insensiblement de la camaraderie à l'amour, de la passion à l'amitié, avec cette gaieté, cette bonhomie désintéressée que les garçons ressentent beaucoup mieux que les femmes.
C'est sur cette note de bonheur homosexuel que je souhaite que vous restiez au moment de quitter cette évocation du Sabbat.

Description de l'ouvrage


Maurice Sachs
Le Sabbat. Souvenirs d'une Jeunesse orageuse.
[Paris], Éditions Corrêa, MCMXLVI [1946], in-8° (189 x 120 mm), 443-[3] pp.

Tirage de tête :
- 6 exemplaires sur Vélin Johannot, numérotés de 1 à 6
- 35 exemplaires sur Alfax Navarre, numérotés de 5 à 41
L'achevé d'imprimer est du 10 juillet 1947 pour les exemplaires sur papier d'édition et du 10 décembre 1946 pour les tirages de tête (Alfax).

J'ai la chance de posséder un des exemplaires sur Alfax Navarre, le n° 7, dans une belle reliure en demi maroquin à coins signée par A & E. Maylander.


samedi 21 octobre 2017

André Gide, de Maurice Sachs, 1936

Désireux de renouer avec la chronique de livres choisis et aimés de ma bibliothèque Gay, je voulais m'attaquer à quelques ouvrages de Maurice Sachs, écrivain pour qui j'ai toujours eu une tendresse aussi particulière qu'inexplicable. Il était tentant de s'atteler tout de suite à l'œuvre autobiographique, le duo des livres de sa vie : Le Sabbat et La Chasse à courre. Mais, parcourant ma bibliothèque, j'ai exhumé un petit livre que j'avais un peu oublié : André Gide, par Maurice Sachs. Je me suis donc dit que commencer par celui-ci serait comme une mise en bouche avant le morceau de choix. Puis, comme dans l'amour des livres, tout n'est pas que littérature, cette élégante et sobre reliure qui couvre mon exemplaire m'a donné envie de le prendre en mains. Et ainsi de vous le faire découvrir.


Les relations d'André Gide et Maurice Sachs sont une succession de rendez-vous ratés. Comme le mot rendez-vous peut laisser penser qu'il y a, de la part des deux parties, une volonté commune de se rencontrer, il serait plus juste de parler d'une succession de demandes frustrées et inabouties de la part de Maurice Sachs.  Celui-ci attendait beaucoup de ces rencontres – lui-même a parlé de la recherche impossible du père qu'il n'a jamais connu – alors que Gide n'attendait rien de particulier de Maurice Sachs. Il faut aussi dire que la réputation qui précédait Sachs, sa proximité avec Jean Cocteau, qui s'est muée en haine, sa pitoyable tentative de conversion au catholicisme dans les pas du même Jean Cocteau et sous la « bénédiction », si j'ose dire, de Jacques Maritain, tout cela le desservait clairement auprès d'André Gide. Mais celui-ci, fidèle à sa ligne de conduite, lui fit bon accueil, l'aida même à entrer à la N.R.F. comme directeur de collection en 1933. Malgré des échanges qui se poursuivirent jusqu'à la guerre, on ne peut parler ni d'intimité, ni même de proximité entre les deux hommes. Trop de choses les séparaient. Maurice Sachs avait une propension toute particulière, presque un talent, à détruire lui-même ce qu'il était en train de construire, par ses mensonges, par sa malhonnêteté, par ses mauvais procédés. Ce ne sont pas ses lettres pleines de déclarations d'admiration qui pouvaient y changer grand chose :
... il n'est pas d'homme par qui j'ai plus violemment souhaité d'être reconnu que par vous (...) Vous pourriez dire : quel entêtement à venir me relancer sans fin. Ne voit-il pas que j'ai quelque défiance de lui, que quelque chose, en lui, de trouble m'écarte... Et fort occupé déjà de ceux que j'aime, je ne puis m'occuper par-dessus le marché de ceux qui m'aiment malgré moi...
Je ne me félicite pas de cette lâcheté instinctive par laquelle c'est un père toujours que j'ai cherché en ceux que je pouvais admirer, faiblesse qui me vient sans doute de ce que je n'eus pas de père et qu'enfant, ardemment, j'en souhaitai un (...)
L'homosexualité de Maurice Sachs a-t-elle eu sa part dans sa volonté de se rapprocher d'André Gide ? Il n'en dit rien. Comme on le verra dans Le Sabbat, il a toujours vécu son goût des hommes d'une façon assez détachée. A ce sujet, il n'y a chez lui aucun militantisme, aucune vision "communautariste" pour reprendre un terme actuel. Ce n'est pas lui qui voudra publier des livres de témoignages comme le Corydon et Le Livre blanc. Si l'homosexualité n'était pas absente de ces relations avec Jean Cocteau ou Max Jacob, ce qui pourrait expliquer la méchanceté dont il a fait preuve ensuite à leur égard, il n'y a rien de tel avec André Gide.

C'est dans ce contexte que Maurice Sachs voulut consacrer un livre à celui auprès duquel il espérait encore être une personnalité reconnue. Curieusement, c'est sous la bannière du communisme qu'il espérait opérer ce rapprochement, voyant par là un moyen de mettre ses pas dans ceux d'André Gide. Je dis curieusement car tous ceux qui connaissent bien l'œuvre et la vie de Maurice Sachs savent qu'il n'avait pas une conscience politique très développée. Même son rapprochement avec le catholicisme dans les années 1920 semble avoir été plus réfléchi que ce soudain intérêt pour le communisme. Peut-être même est-ce André Gide qui a cherché à le rallier dès 1934 et que c'est par admiration pour celui-ci qu'il s'y est intéressé. Dans cette voie nouvelle pour lui, il débute par une petite plaquette consacrée à Maurice Thorez, qu'il va même écouter lors de meetings. Il paraît que cet ouvrage est presque introuvable.


Maurice Sachs signe un contrat avec Denöel en mars 1936 pour une biographie d'André Gide. Il y travaille au printemps 36 et lui présente son travail. Ils le relisent ensemble, en juin. « Nous [André Gide et "la Petite Dame"] sommes très agréablement surpris : c'est très inégal, mais souvent bon. Il est souple (trop) et accepte toutes les remarques fort gentiment. ». Cette relecture a lieu avant que Gide fasse son voyage en U.R.S.S. Nous savons qu'il en reviendra avec un vision transformée du communisme. Le livre paraît en novembre 1936, sans modification, mais avec un introduction qui, à demi-mots, prend acte du changement de point de vue d'André Gide sur le communisme et l'U.R.S.S. Cela nous vaut ce petit livre un peu hybride, qui commence tout de même par une citation de Staline. En définitive, il ne semble avoir eu aucun écho. Aujourd'hui, c'est plus une curiosité, le témoin d'une période de la vie de Maurice Sachs et de ses errements personnels, tant sentimentaux – ses relations avec André Gide peuvent être qualifiées ainsi – qu'idéologiques.

L'ouvrage est dédié à Élie Faure, l'historien de l'art : « A Elie Faure, en confiante admiration. M. S. ». Je n'ai rien trouvé sur les relations entre les deux hommes, si ce n'est ces 2 lettres de Maurice Sachs : cliquez-ici.

Sur les relations de Maurice Sachs et André Gide, les sources sont :
Maurice Sachs, par Henri Raczymow
André Gide, l'inquiéteur, de Frank Lestringant
La rigueur et les errements : du côté de Gide et de la N.R.F., par Frank Lestringant, dans le Cahier de l'Herne consacré à Maurice Sachs. C'est une bonne synthèse des relations entre les deux écrivains, dont les éléments sont issus des deux ouvrages précédents.
Voir aussi ce message sur le site e-gide : cliquez-ici

L'ouvrage

Le corps de l'ouvrage est composé de 20 courts chapitres (pp. 13-116), datés en fin du 28 mai 1936.

Les 10 premiers chapitres (pp. 13-62) sont une courte biographie d'André Gide, complétée d'une présentation de son œuvre et de sa pensée. Maurice Sachs place les Nourritures terrestres au cœur de la démarche d'André Gide. Il en cite abondamment des extraits et n'hésite pas à évoquer en écho de ce livre le souvenir personnel d'une chaude journée dans les monts des Catskills lors de son récent séjour aux États-Unis. Au même niveau, il place Si le grain ne meurt. Ces chapitres sont surtout une défense de l'homme et de ses livres. Défense de son honnêteté, de sa rigueur morale, de son influence. Défense de l'acte gratuit tel que Gide l'a mis en scène dans Les Cave du Vatican. Enfin, défense du Corydon (chapitre IX), ce petit livre sur une « attraction sensuelle qui n'est pas la même que celle que subit la majorité dans notre présente civilisation. » Sur ce sujet, Maurice Sachs fait un parallèle entre Gide et Proust, au détriment de ce dernier qui « a voulu expliquer et excuser des habitudes qu'il ne tenait point lui-même pour bonnes et dont il allait se cachant. ». Puis, il introduit les 10 chapitres suivants uniquement consacrés au communisme par ce surprenant rapprochement entre l'amour du Christ et le communisme :
C'est dont tout NATURELLEMENT qu'André Gide aime ce qui est présentement le mieux vivant, qu'il déplore le piteux état dans lequel s'acagnardent les Français, qu'il a foi en le progrès de l'homme, qu'il hait la misère qui accable autrui, qu'il aime le Christ des premiers jours, qu'il déteste le Christianisme contre le Christ et qu'il se rallie au communisme.

Ces 10 chapitres (pp. 59-116) exposent toutes les démarches intellectuelles qui ont mené André Gide au communisme, en cohérence avec ce qui a été présenté auparavant. Notons que c'est le chapitre sur la haine du christianisme et non du Christ qui est le plus développé dans ce cheminement intellectuel. Tout cela est résumé dans le cours chapitre XVII :
Haine du christianisme (mais non du Christ), haine de la misère d'autrui, pitié de la France, foi dans le progrès de l'homme, amour de ce qui est vivant, amour du naturel ; Gide en est venu au « communisme [qui] est la doctrine la plus vivante la moins achevée qui existe », à cette entreprise qui, dit Guéhenno, « est l'entreprise d'hommes de bonne volonté qui s'efforcent de toute leur vertu de rendre cette terre un peu plus habitable ».
Dans une note (p. 111), Maurice Sachs tempère déjà son enthousiasme :

L'attitude des communistes français et des Russes a tant changé récemment que l'auteur de cet opuscule encore une fois se demande si c'est de chez eux maintenant que viendra une vie nouvelle. Mais si beaucoup de nous, et Gide même, avons été trompés par le développement du communisme il n'en resterait pas moins vrai que notre civilisation chrétienne est monstrueusement usée et profondément détestable.
Mais c'est surtout l'introduction qui vient fortement nuancer le contenu de l'ouvrage. Comme nous l'avons dit, juste avant la parution, Maurice Sachs a ajouté une introduction, datée d'octobre 1936, dans laquelle il présente le cheminement de la pensée d'André Gide et sa position vis-à-vis du communisme suite à son voyage en U.R.S.S., sans d'ailleurs faire référence à ce voyage. Notons qu'il s'associe lui-même à cette évolution en utilisant le "nous".

Mais depuis le jour récent encore où ce travail fut terminé pour moi, la politique des doctrines a rendu nécessaire cette introduction et quelques mots sur le sens où s'entend ici communisme.
On verra dans ces pages comment André Gide devait tout naturellement s'acheminer vers le communisme, comment son honnêteté ne pouvait que repousser les odieuses conclusions d'une société étouffée et décomposée à la fois par l'Eglise, les pires traditions familiales et la prééminence d'un capitalisme bourgeois dénué même des vertus Héroïques qui ont soutenu pendant tant de siècles une aristocratie, aujourd'hui exténuée et presque disparue.
Ce communisme donc vers lequel Gide allait avec une ferveur égale à celle de ses plus jeunes années lui représentait (représentait pour beaucoup), la liberté, la paix, la délivrance des obsessions mythologiques, une conception nouvelle de la vie.
Mais tout comme les cartes du Christ ont été brouillées par Saint Paul, il se pourrait bien que le communisme change de figure par la faute de ses plus zélés militants. Il se peut bien que le communisme dès aujourd'hui, ou dès demain, n'offre plus à beaucoup d'esprits libres, les saines et fortes tentations que nous y voyions hier.
Si cela est, Gide et bien d'autres auront été abusés. (La fin dira-t-on, justifie les moyens, mais il y a des moyens qui portent leur FIN en soi.)
C'est pourquoi, il me faut bien dire ici que par communisme, j'entendais (comme Gide je crois), plus ce qu'on nous proposait hier que ce que l'on nous offre aujourd'hui.
Si André Gide développera sa position sur le communisme dans Retour de l'U.R.S.S. en novembre 1936, Maurice Sachs s'éloignera du communisme aussi vite qu'il y était venu.

Description de l'ouvrage


André Gide, Maurice Sachs
Paris, Denoël et Steele, [1936], in-12 (168 x 106 mm), 124-[4] pp., 6 planches photographique en noir et blanc hors texte (portraits d'André Gide), couverture illustrée d'une photographie en noir et blanc (portrait d'André Gide).

Un des 6 portraits illustrant l'ouvrage
Cet exemplaire comporte un envoi à François Le Grix, sur la page de garde :


François Le Grix (1881-1966) est un écrivain, qui fut le directeur d'une revue littéraire La Revue hebdomadaire. C'était un personnage influent. Mais, comme le dit Mathieu Galey dans son Journal : « Mais qui se souviendra de Georges Poupet, de François Legrix, qui ont été les éminences grises de toute la littérature de l'entre-deux-guerres ? »
Lorsqu'on fait des recherches sur cette personnalité, on trouve la mention d'une relation sentimentale, voire amoureuse, entre François Mauriac et François Le Grix. Roger Peyrefitte assure qu'il connait « quelqu'un qui possède les lettres brûlantes écrites par le même Mauriac à François Le Grix ».

Maurice Sachs a visiblement largement dédicacé son ouvrage car dans les bibliothèques publiques, on trouve des envois à Valery Larbaud (Vichy),  André Rousseaux (Bibl. Sainte-Geneviève), Ambroise Vollard, Adrienne Monnier, Henri Bergson (Bibliothèque littéraire Jacques Doucet) et Louis Aragon (BNF).

mercredi 27 septembre 2017

Glanes

Un exposition qui donne envie d'aller jusqu'à Nemours.


On y voit ce dessin de Gustave Doré : Le Néophyte. On peut se demander comment se sent ce jeune homme sensible au milieu de tous ces vieillards décatis :


http://www.nemours.fr/culture-et-sport/le-chateau-musee

Adam, Rhin supérieur, première moitié du XVIe siècle :