vendredi 5 décembre 2014

Georges Hérelle. Archéologue de l'inversion sexuelle «fin de siècle»

C’est un livre stimulant qui vient de paraître : Georges Hérelle. Archéologue de l'inversion sexuelle « fin de siècle », Introduction et édition établie par Clive Thomson. Préface de Philippe Artières


Sur cette période 1870/1914, il existe déjà de nombreuses études sur l’homosexualité, qui abordent le sujet selon de nombreux points de vue : médical, littéraire (riche période !), artistique (voir le récent Plaisirs et débauches au masculin : cliquez-ici) ou tout simplement historique. Pour les études historiques, la large utilisation des archives de police apporte un éclairage intéressant, mais qui est marqué par le biais induit par la source- même. Ainsi, la prostitution masculine, la délinquance liée à l’homosexualité et les affaires de mœurs délictueuses sont surreprésentées par rapport à ce que pouvait être la vie quotidienne d’un homosexuel du temps. Dans la littérature, l’atmosphère fin-de-siècle nous dépeint souvent un univers décadent, marqué par des personnalités hors normes, en marge de la société, le plus souvent au sein de milieux aisés (je pense évidemment à Jean Lorrain, Marcel Proust, Oscar Wilde, Robert de Montesquiou, etc.). Ceux qui ont lu Sodome d’Henri d’Argis imaginent sans mal le type d’êtres décadents et débauchés qui faisaient les beaux-jours de la littérature homosexuelle, des arts et des chroniques des gazettes.

Georges Hérelle

Après cette immersion, souvent passionnante, on se demande s’il existait des homosexuels « normaux » (j’utilise le mot avec prudence). Ce que j’appelle un homosexuel normal est une personne qui fait un métier standard (professeur par exemple), au sein d’une famille normale (la petite bourgeoise de province), qui a des amis, des occupations, bref, qui mène la vie de monsieur Tout-le-monde, excepté que les fées qui se sont penchés sur son berceau lui ont donné le goût pour les personnes du même sexe. En lisant ce livre, je pense l'avoir rencontrée. Cette personne, c’est Georges Hérelle. Le livre est la publication d'une partie de ses archives et de ses papiers d’érudit, dans lesquels il a consigné tout au long de sa vie des témoignages, des réflexions, des lettres au sujet de l’Amour grec, pour reprendre son expression favorite. Ce qui rend d’autant plus rare cet ouvrage, c’est que ce type de documents ne se rencontre quasiment jamais.

George Hérelle, vers 1930

Georges Hérelle n’est certes pas monsieur Tout-le-monde. Né à Pougy-sur-Aube le 27 août 1849, il passe sa jeunesse à Troyes. Professeur de philosophie dans de nombreux lycées de province (Dijon, Dieppe, Vitry-le-François, Évreux, Cherbourg et enfin Bayonne), il est surtout passé à la postérité pour ses traductions de Gabriele D’Annunzio, ainsi que, de manière plus confidentielle, pour ses études des pastorales basques. En parallèle de ses nombreuses activités, il a amassé au fil du temps une documentation sur l’Amour grec. Il publie d'abord en 1900 à seulement 25 exemplaires, Aristote : Problèmes sur l'amour physique, traduits du grec en français et enrichis d'une préface et d'un commentaire par Agricola Lieberfreund. Le tirage tellement confidentiel ne lui permet pas de se faire connaître. Plusieurs décennies plus tard, toujours à l'abri d'un pseudonyme, il publie son travail le plus connu et le plus diffusé (la justification annonce 3200 exemplaires) : Histoire de l'amour grec dans l'antiquité, par M.-H.-E. Meier, augmentée d'un choix de document originaux et de plusieurs dissertations complémentaires par L.-R. de Pogey-Castries, publié en 1930 aux éditions Stendhal. Cette étude n’est qu’un pâle reflet de l’extension des études homosexuelles de Georges Hérelle. Il a ensuite l’ambition de publier des Nouvelles études sur l’amour grec, mais son décès à l’age de 86 ans le 15 décembre 1935 à Bayonne, ne lui a pas permis de mener son projet à son terme. Archiviste dans l’âme, Georges Hérelle n’a eu de cesse avant la fin de sa vie d’assurer une protection de ses archives en les donnant à différentes institutions, en fonction du sujet. Ses archives sur les pastorales basques sont restées à Bayonne. En revanche, tout ce qui concerne ses traductions, ses archives sur D'Annunzio ont été données à la bibliothèque de Troyes, sa ville d’enfance. Après avoir transmis ses premières archives, intéressantes pour une bibliothèque de province en enrichissant son fonds avec des documents inédits, il commence à tâter le terrain auprès du conservateur pour ses archives sur l’Amour grec. Il faut rendre hommage à ce conservateur, Lucien Morel-Payen, pour son ouverture d’esprit car il l'a tout de suite accepté. C’est l’exploitation de ces riches archives par Clive Thomson qui fait la matière de ce livre passionnant à plusieurs égards.

Avant d’entrer dans la description de l’ouvrage, une précision s’impose sur l’homosexualité de Georges Hérelle. Clairement, comme l’indique les titres de ses livres, il vit l’homosexualité comme une relation sentimentale et sexuelle entre un « aimant » et un « aimé », nécessairement plus jeune, souvent adolescent et d’un milieu inférieur. C’est le modèle de l’Amour grec, avec sa dimension éducative, entre l’éraste et l’éromène, qu’il veut faire revivre en cette fin-de-siècle. Il ne semble pas envisager que cette relation puisse être celle de deux êtres adultes, dans un rapport d’égalité. Lorsque il parle d’homosexuels de son âge ou de son milieu (Félix Bourget, François Le Hénaff, etc.), ce sont des confidents, mais pas des amants. Il faut dire que l’époque restait très marquée par ce modèle. J’en veux pour preuve le Corydon de Gide.


L’ouvrage débute par les lettres échangées avec les frères Paul et Félix Bourget (Paul Bourget est le célèbre écrivain, futur académicien). Les lettres de Georges Hérelle à Félix Bourget, du printemps 1873 (Georges a 23 ans et Félix 15 ans) sont très libres de ton, dans la mesure où la vie homosexuelle, les sentiments, les peines de cœur, les amours, sont très franchement discutés, même s'il n'y aucun aspect sexuel explicite (pp. 84-98). On aimerait pouvoir trouver d’autres correspondances de cette nature. Quel éclairage cela pourrait nous donner sur la vie d'un homosexuel de l’époque ! Il fallait ce concours de circonstances pour que ces lettres soient conservées.

L’ouvrage contient aussi une étude sur la prostitution en Italie, pays où il a souvent séjourné à un moment de sa vie. Cette étude, presque sociologique, laisse penser qu’il ne s’est approché de ce monde qu’à titre d’intérêt purement intellectuel… 

Ce qui forme la partie centrale de l’ouvrage est le questionnaire sur l’homosexualité qu’il a soumis à quelques amis et qu’il a complété de ses propres remarques et considérations. On y voit une interrogation permanente sur la nature des sentiments, sur la pérennité des amours de ce type. En filigrane, voire de façon plus directe (on appréciera la pudeur des passages en latin pour évoquer des habitudes sexuelles), il discute ou commente la nature du plaisir sexuel, en particulier celui du pathicus, autrement dit le plaisir passif. Même si cela n’est pas mené à son terme, il y a une réflexion à la croisée entre le plaisir homosexuel, ses formes, et les sentiments amoureux. Par certains exemples qu’il cite, c’est seulement dans cette partie qu’il casse les codes de l’Amour grec au sens strict : aimant-actif-mature/aimé-passif-jeune. Signe probable de l’influence de l’âge, on le sent profondément marqué par le passage du temps et la fragilité de ces amours, quand l’aimé commence à entrer dans l’âge adulte et qu’il s’éloigne presque naturellement de l’aimant. Cette partie centrale du livre est la plus intéressante et la plus riche pour qui veut lever le voile sur ce que pouvait être un homosexuel à la fin du XIXe siècle.

Ensuite, il poursuite par un long texte de réflexions, sous le titre de Les opinions de Simplice Quilibet, qui illustre bien ce que j’entends par homosexuel normal. Même s’il ne se revendique pas de ces termes, l’exergue : "Les opinions de Simplice Quilibet, français moyen, sur lui-même et sur autrui, sur l'art et sur la littérature, sur le droit et sur la morale, sur le monde et sur Dieu", exprime bien qu’il se voit comme un homme « standard » conduit à réfléchir sur ce sujet et beaucoup d'autres.

Enfin, la dernière partie de l’ouvrage est la conclusion écrite de l’ouvrage jamais paru. Il s’interroge sur le statut de l’homosexualité à son époque, qu’il met en regard de la place prise par la femme, et l’amour conjugal dans la société du temps. Il conclut que, malgré ses vœux, une renaissance de l’amour grec n’est pas possible à son époque, même s’il constate une plus grande tolérance à cet égard.

En conclusion, un livre a fortement recommander à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’homosexualité. Parmi les très nombreux documents qu’il a conservés et donnés, il y a des recueils de photos de famille, de cartes postales des lieux où il est passé, des amis, des hommes qu’il a aimés, des photos d’hommes nus, etc. Certaines sont reproduites dans le cahier central. J’en ai sélectionné quelques unes.




samedi 29 novembre 2014

Glanes

École FRANÇAISE du début du XIXe siècle. Académie d'homme.
Anciennement attribué à Pierre-Paul Prudhon

École Française fin XVIII-début XIXe "Étude de nu académique". Sanguine sur papier.

Ivanovitch SOUNGOUROFF (1911-1982) "Portrait d'un jeune garçon".
Huile sur toile signée en bas à gauche.

Paul Cézanne : Les Baigneurs (grande pl.). Vers 1896-1897. Lithographie.



Matthias Stom (Amersfoort 1600-Sicile 1650) : Mucius Scaevola menaçant Porsenna après avoir tué son secrétaire


dimanche 16 novembre 2014

Tirésias, Marcel Jouhandeau, 1954 (III)

C'est la troisième fois que je parle du Tirésias de Marcel Jouhandeau. Pour tout savoir sur cet ouvrage, fondamental me semble-t-il, je vous renvoie au premier message (cliquez-ici). Aujourd'hui, je veux vous présenter un nouvel exemplaire, qui contient deux dessins originaux d'Elie Grekoff, qui ont servi pour l'illustration du livre. Comme pour un autre exemplaire contenant un dessin original (cliquez-ici), l'illustrateur a utilisé un calque, probablement parce qu'il était ensuite plus facile de le transférer en gravure.

L'intérêt d'un de ces 2 dessins est qu'il est totalement original. Il n'a été repris ni dans l'ouvrage lui-même, ni parmi les 5 gravures non retenues que l'on trouve en complément de certains exemplaires.


L'autre dessin est, plus classiquement, le modèle de l'une des 15 gravures de l'ouvrage :


La gravure qui en est résulté:

L'autre intérêt de cet exemplaire est sa très belle reliure, signée Pierre-Lucien Martin :


Cet exemplaire a été acheté par R. Moureau à Roland Saucier, qui le céda ensuite à Raoul Simonson (1896-1965), éminente figure de la librairie belge du XXe siècle. C'est lui qu'il l'a fait relier en 1955 par Pierre-Lucien Martin. Son ex-libris se trouve dans l'ouvrage.


Pour finir, pour mieux connaître Roland Saucier, cette photographie où l'on voit Jean-Jacques Pauvert, récemment décédé, Roland Saucier et Jean Genet sur la Croisette à Cannes, en avril 1947.


Roland Saucier (1899-1994), directeur de la Librairie Gallimard du boulevard Raspail de septembre 1921 à mars 1964, fut en relation avec la plupart des grands écrivains français de l'entre-deux guerres. Il joua ainsi le rôle d'éminence grise du monde littéraire parisien, pivot central entre de nombreux écrivains, artistes et éditeurs. L'histoire littéraire retient que c'est par son intermédiaire que Genet rencontra Jacques Guérin. Grand bibliophile, ses fonctions à la Librairie Gallimard le mettait à la source des tirages de tête de tous les grands textes de la littérature française, et ses relations avec les écrivains lui donnaient l'occasion de se fournir en manuscrits ou de faire dédicacer ses exemplaires. (notice Sotheby's)

dimanche 2 novembre 2014

Glanes

Louis de Boullogne (1654-1733), Académie d’homme allongé.
Pierre noire, rehauts de craie blanche, 30 x 53 cm.

Couple par Elie Grekoff : Gouache pour une Tapisserie vers 1950.

Elie Grekoff est l'illustrateur du Tiresias, de Marcel Jouhandeau (cliquez-ici). J'ai eu aussi l'occasion de reproduire deux dessins originaux qui m'avaient été communiqués (cliquez-ici).

Andy Warhol : Untitled (Hand in Pants Pocket).


mardi 28 octobre 2014

Plaisirs et Débauches au masculin - 1780-1940

Les Editions Nicole Canet publient le 31 octobre 2014 "PLAISIRS ET DÉBAUCHES AU MASCULIN -1780-1940".

Tournons avec bonheur les pages de ce livre, et découvrons un large éventail de plaisirs et de débauches. Voyons, au fil du temps et sous divers climats, comment les jeux de l’amour et les fantasmes érotiques sont représentés par les artistes. Long rêve éveillé qui, tel un voyage d’amour, nous fait partir de l’Europe pour nous conduire jusqu’en Perse et en Chine.
Luxure et créatures gracieuses, corsetées et parfumées dans les aquarelles inédites d’Arthur Chaplin réalisées en 1888 ; les orgies dionysiaques dessinées avec fougue par Hildebrand ; excès et fantasmes d’écrivains, poètes et dandys, à la réputation sulfureuse qui ont pour noms :
Jacques d’Adelswärd-Fersen, Jean Lorrain et Oscar Wilde ; ouvrages d’Andréa de Nerciat dont les gravures illustrent les sujets les plus licencieux, chers aux libertins du 18ème siècle.
Photos clandestines représentant l’homosexualité la plus débridée…, tels sont, d’ailleurs, les thèmes abordés dans cet ouvrage dédié aux plaisirs.

Édition limitée à 950 exemplaires

Textes d'Étienne Cance et de Nicole Canet

Relié
275 illustrations en couleur
336 pages



Galerie Au Bonheur du Jour, Nicole Canet
11 rue Chabanais
75002 Paris
Tél. : 01 42 96 58 64
Email : : canet.nicole@orange.fr
Du mardi au samedi de 14h30 à 19h30

Site : www.aubonheurdujour.net
Page de présentation du livre : http://www.aubonheurdujour.net/Plaisirs_et_debauches.html avec un flip book qui permet de découvrir l'ouvrage.

dimanche 12 octobre 2014

Jesus-la-Caille, de Francis Carco, 1914

Une petite photographie jaunie, fichée dans la glace, rappelait à la Caille l'absent. Sur cette image, Bambou souriait. Ses cheveux plaqués sur les tempes, son port de tête, sa manière de regarder... Ah! môme Bambou! tout y était, jusqu'à cet air fuyant et tendre, cette dureté sensuelle, cette équivoque langueur dont s'éprenaient les femmes. La Caille, pour compléter l'illusion, avait même retouché au crayon une mouche au coin de l'œil gauche. On ne pouvait ainsi désirer mieux, et la peine de l'adolescent l'accoudait pendant des heures devant cet émouvant et cruel souvenir.
[...]
De cette heure, la Caille tirait une sensualité fervente. L'odeur de l'absinthe devant les bars le grisait presque. Il s'en  allait, cambré, les yeux brillants, la bouche frottée de rouge, et toute son allure exprimait la joie nerveuse qu'il avait à se sentir jeune, amoureux, fringant et désirable.
Mais, ce soir, devant la photographie du prisonnier, une détresse d'enfant l'accablait jusqu'au désespoir... De l'impasse où se trouvait l'entrée de l'hôtel, montait un chant d'accordéon. C'était l'aveugle, un Italien qu'une pauvresse guidait à travers Montmartre. L'aveugle jouait des romances et des airs de son pays et rien n'était plus émouvant que tous les visages exténués qui formaient cercle autour de lui.
 Jésus-la-Caille, par Chas Laborde, 1920

Ce sont ces quelques phrases que je souhaite retenir de Jésus-la-Caille. Certes, elles sont un peu sentimentales, mais elles représentent mieux, à mes yeux, ce qu'est ce livre et son atmosphère, que les péripéties un peu romanesques de l'ouvrage. Certes, Jésus-la-Caille se mettra en ménage avec une prostituée, Fernande, qui le fera vivre, alors qu'elle n'est plus avec son souteneur, le Corse, arrêté lors d'un cambriolage, suite à la dénonciation de la "Bourrique" (i.e indicateur) Pépé-la-Vache. J'arrête là le récit, qui se continue jusqu'à un meurtre, après de nombreux chassés-croisés entre les personnages (pour un résumé de l'intrigue, cliquez-ici). 

Pour mieux comprendre ce livre, il faut le lire dans sa version originale, c'est-à-dire seulement les deux premières parties, tel qu'il est paru en 1914. Plus tard, après la guerre, Francis Carco ajoutera une troisième partie. C'est ainsi qu'on le lit aujourd'hui, mais cela déséquilibre l'ouvrage, en donnant plus d'importance à Fernande qu'à Jésus-la-Caille et en renforçant le côté romanesque de l'histoire (le meurtre final se trouve dans cette troisième partie) au détriment de la peinture des sentiments des personnages, et surtout de Jésus-la-Caille, dans ce milieu dur de la prostitution du Pigalle du début du siècle.

Je veux proposer une lecture différente de ce livre. Partout, il est cité comme un des meilleurs témoignages sur la prostitution masculine à Pigalle et, plus généralement, sur la vie à Montmartre avant la première guerre. Cette lecture a été faite. On peut par exemple se référer à Montmartre du plaisir et du crime, de Louis Chevalier, où le livre est comme le fil rouge du chapitre sur Montmartre entre 1900 et la guerre.

Il a aussi été souvent cité comme une préfiguration de Notre-Dame-des-Fleurs, de Jean Genet, par la similitude des milieux dans lesquels les deux livres se déroulent. Ces lectures ont du sens, mais je voudrais en donner une lecture paradoxalement plus homosexuelle. En effet, comme un discours caché derrière le pittoresque et le romanesque, il y aussi un discours sur le sentiment amoureux homosexuel et sur l'identité homosexuel. Ce sont ces extraits que j'ai choisi de présenter en les reliant entre eux.

Illustration de Roland Caillaux, pour Vingt lithographies pour un livre que j'ai lu. Bien que très largement postérieur, c'est le monde des "Jésus" de Montmartre et Pigalle qui est représenté dans cette ouvrage (cliquez-ici).


L'histoire du livre est simple. Jésus-la-Caille, un jeune prostitué de Montmartre, vit avec Bambou. Suite à une dénonciation, Bambou est arrêté. Seul, Jésus-la-Caille vit une liaison de quelques mois avec la prostituée Fernande. Lassé, il la quitte et se rapproche peu à peu de La Puce, le frère de Bambou. L'ouvrage, dans sa version initiale, se termine par les visites hebdomadaires des deux amis à la Prison de la Santé pour voir Bambou. Je passe sous silence les péripéties, déjà évoquées, liées à Pépé-la-Vache et le Corse, qui, certes, forment une part importante du récit, mais masquent la dimension homosexuelle de l'ouvrage.

Quels sont les sentiments qui lient Jésus-la- Caille et Bambou ?

Bambou les exprime de façon directe, presque naïvement, dans la lettre qu'il lui écrit après son arrestation :
Mon gosse chéri,
Je t'écris du Dépôt où qu'on m'a conduit tout de suite que Ménard et Dupied m'ont eu fait. Méfie-toi d'eux surtout. Là-haut c'est plein d'indicateurs. Je sais pas qui m'a vendu... Tâche de savoir. Dans ma tête, je tourne mes idées : ça viendrait du National ou du Moulin, ou encore du Corse.
Demain, on me conduira à la Santé... Je pense à toi, petit gosse, et j'ai le cafard... Mais toi, t'en fais pas pour moi. Tu viendras me voir à la Santé avec la Puce. Je t'écris ce petit mot pour que tu aies de mes nouvelles et que tu te fasses pas de bile.
Moi, je t'embrasse bien tristement, mon pauvre petit, et je signe : ton homme pour la vie,
BAMBOU.
Cela nous permet de découvrir la sentimentalité de Jésus-la-Caille :
Lentement, la Caille relut cette lettre. Elle lui causait a la fois un bonheur sombre et une chaude tristesse. Il aurait pleuré si, à ce moment, quelqu'un lui avait parlé de Bambou.
Et plus loin, ce beau passage sur la solitude sentimentale et sensuelle lorsque l'autre est absent.
La capture de Bambou l'affolait encore. Il n'avait plus de force, il se trouvait seul et quand il rentrait à l'hôtel et se couchait dans le lit où, naguère, son ami l'attendait, il ne s'endormait plus... « Bambou! Bambou! » soupirait-il. D'un bras à la taille et de l'autre  à l'épaule, il s'étreignait lui-même et, les yeux ouverts sur le jour blafard qui envahissait la chambre, restait éveillé jusqu'au soir et ne parvenait pas à calmer son inquiétude.
Il se souvient de sa rencontre avec Bambou et de la naissance de son amour pour lui :
Mais il ferma les yeux pour que s'affirmât davantage la vision que lui imposaient ses souvenirs. Bambou souriait. Ah! ses yeux clairs, sa bouche, son corps flexible!... C'était, par des journées semblables à celle-ci, les longues flâneries dans la chambre... une cigarette... puis, sur le boulevard de Clichy, aux petites tables des cafés, une rencontre... l'échange d'un coup d'œil et le hasard qui conduit tout. Personne n'avait de chance comme Bambou. Il marchait, lentement, le torse bien pris dans un chandail, et sa casquette posée en arrière de la tête, découvrait une raie superbe faite au milieu. La Caille l'accompagnait. On les regardait passer et les débutantes interdites les suivaient du regard.
[...]
La Caille évoquait l'atmosphère empestée de la Gaîté-Rochechouart où, pour la première fois, il avait vu Bambou exécuter la voltige au trapèze. Un athlète ensuite le lançait en l'air, le recevait sur ses biceps, lui faisait faire trois grands sauts périlleux, avant de l'empoigner par un anneau de sa ceinture et le présenter — vivant soleil — aux applaudissements du public. Il avait suffi d'un regard à la Caille pour découvrir, chez l'acrobate, un personnage dont la souplesse n'était rien moins qu'équivoque. Mais, que de temps passé!
[...]
Mais, certain soir, Bambou perdait l'équilibre et s'aplatissait sur la scène en plein exercice volant. On l'emportait pour mort à Lariboisière : il s'était brisé les deux jambes.
La Caille ne se rappelait jamais cette minute tragique sans éprouver à nouveau l'horrible frayeur qu'elle lui avait causée. Aujourd'hui, sa rêverie lui faisait un tableau riant de ses visites à l'hôpital.
[...]
Cet hôpital — continua la Caille en feignant de dormir — qu'il était triste et grand! L'athlète accompagnait le visiteur, le présentait, et Bambou l'accueillait avec un pauvre petit signe de la tête. Il revenait. Gêné dans son costume de ville, l'athlète s'adossait au mur. Il ne bougeait pas. Il soupirait et quelquefois se lamentait. Alors Bambou regardait la Caille et la Caille le comprenait.
Pour lui apporter des oranges, des dattes, des pommes et de petits bouquets de violettes, il se fit dès lors payer par des filles qui l'emmenaient coucher avec elles. [...]
Mais la Caille se regardait dans la glace et s'effrayait du cerne profond de ses beaux yeux.
Il maigrit légèrement. Ses traits s'affinèrent. Il traversait une crise et tout ce qu'il découvrait en lui de désirs vagues et inassouvis l'emplissait de langueur. Dans les bars, il s'approchait des filles, mais, entre eux, s'élevait aussitôt l'équivoque attrait de son vice et il se sentait seul et il souffrait de ne pas comprendre ce qu'il aurait voulu.
Ses visites à Lariboisière l'exaltaient dans ce désordre et le décourageaient. Il aimait Bambou. Peut-être aurait-il aimé du même élan crispé la môme Lucie ou la môme Léa, qui lui faisaient des avances, s'il avait pensé qu'elles fussent assez averties du besoin de tendresse qui le poussait à désirer la plus ingénue des deux...
Ce besoin se faisait, quelquefois, si pressant chez lui qu'il l'empêchait de sortir. Il restait couché; il comptait, en fumant des cigarettes, les jours qui le séparaient encore de la sortie de l'hôpital de son petit ami et son tourment le pénétrait d'une aiguë et frissonnante détresse. Ensuite, il ne prévoyait rien : il attendait le bonheur.
[...]
Un trouble naissait en lui maintenant. La beauté physique de certains buveurs dans les bars l'émouvait et il surprenait un grand mystère. Son inquiétude tomba. Elle fit place à une sorte de curiosité malsaine qui, chaque jour, lui prêtait une attitude nouvelle et le laissait tout frémissant. Les faiblesses de Titine pour François l'Espagnol, dont la splendeur était d'un dieu, il finit par les comprendre, mais il s'affolait encore à l'idée de découvrir, accoudé lourdement au zinc, l'affranchi superbe qui le dominerait.
Bambou sortait, huit jours plus tard, de l'hôpital. Alors la Caille apprit tout ce qu'il ignorait et si l'amitié peut avoir une mesure. Celle dont il entoura son compagnon n'en avait pas. Elle l'emplissait du perpétuel besoin de se dévouer. Elle se manifestait à tout instant, et Bambou, logé, nourri vêtu, se remettait lentement de sa longue claustration en s'attardant volontiers dans un petit débit où fric-fracs et chiqueurs des deux boulevards battaient les cartes et remuaient les dominos.
Malgré les péripéties de la vie depuis cette rencontre (l'arrestation de Bambou, sa liaison avec Fernande, puis avec La Puce, sans compter les aléas de la vie à Montmartre), son sentiment reste entier lorsque il voit Paulot, un jeune qui vient de sortir de la Santé. Cela le ramène à Bambou :
La Caille n'y prit pas garde; il regardait avec avidité le visage, d'une maigreur et d'une pâleur saisissantes, de l'adolescent qui pleurait. Il en éprouvait une sensation affreuse. Bientôt, Paulot ne fut plus Paulot pour lui, mais Bambou, et il oublia complètement l'endroit où il se trouvait. Que lui importaient ses voisins, les bruits de la rue, le jour et l'heure!... Sur le rebord de la table, il posa le front et, tandis que chacun s'occupait de l'imbécile qui divaguait, il sanglota, car il sentait combien tout nous échappe et combien le Destin se rit des larmes et de l'amour, et soumet le plus fort au moment même qu'il a voulu choisir.
C'est d'ailleurs sur ces quelques lignes que se termine l'édition originale de Jésus-la-Caille.

De cette heure, la Caille tirait une sensualité fervente. L'odeur de l'absinthe devant le bars le grisait presque. Il s'en  allait, cambré, les yeux brillants, la bouche frottée de rouge, et toute son allure exprimait la joie nerveuse qu'il avait à se sentir jeune, amoureux, fringant et désirable.
Lorsqu'il rencontre La Puce, le frère de Bambou, ils se rapprochent jusqu'à vivre ensemble. Comme on est tout de même à Montmarte, l'argent et le sentiment ne sont jamais loin l'un de l'autre. La Puce se prostitue pour faire vivre le couple. Il y a quelques belles pages où l'on voit La Puce faire la conquête de Jésus-la-Caille. En effet, par un scrupule que l'on ne s'attendrait pas à trouver ici, Jésus-la-Caille ne veut pas trompe la mémoire de Bambou avec un autre (il n'a pas eu autant de scrupules lorsqu'il s'est agi d'un femme, Fernande) :
Il devait se rappeler plus tard ces paroles dont le sens était clair... Il devait certain soir s'approcher de la Puce et lui demander... mais il s'en écarta d'abord et lutta de son mieux contre la curiosité qui s'éveillait en lui. Il répugnait en effet à Jésus-la-Caille de profiter de la détention de Bambou pour le tromper avec la Puce... Toute délicatesse n'était pas morte dans son cœur et, bien qu'il sût qu'on ne lui en tiendrait pas compte, il continua de respecter des apparences que tout autre à sa place eût trouvées ridicules.
Enfin, Jésus-la-Caille était encore trop près d'une fâcheuse aventure pour ne pas se souvenir de Bambou qu'il regrettait toujours. Pour avoir perdu la femme du Corse, la Caille poussait très loin les droits de l'amour. C'est à Bambou qu'il appartenait et il envisageait à la fois l'amour comme un plaisir et comme une absolue possession.
Néanmoins, le couple se rapproche et une autre histoire d'amour se tisse  :
Il suffisait à la Caille, pour se trouver parfaitement heureux, de croiser sous la table ses bottines vernies à tige blanche et de fumer du tabac fin. Correctement vêtu, il se montrait d'une décence appliquée encore qu'il affectât parfois dans sa tenue une élégance que les consommateurs de Cyrano appréciaient à leur façon.
La Puce arrivait ensuite. Ils allaient dîner, puis se rendaient ensemble, certains soirs, à la Gaîté-Momtmartre et le frère de Bambou n'avait pas de secrets pour la Caille. Il l'admirait. Il était fier de l'accompagner et, pendant les entr'actes, tous deux se promenaient au milieu de l'étonnement envieux des filles sur le trottoir.
[...]
Des jours faciles coulaient. Le frère et l'ami de Bambou se rapprochaient de plus en plus et jamais une seule fois ils n'éprouvèrent la moindre gêne à parler entre eux de l'absent.
Ils en parlaient souvent et les amis qu'ils rencontraient dans les bars leur demandaient de ses nouvelles. Cela les touchait jusqu'aux larmes. Avec l'aube délicate et légère des derniers jours de mai, les confidences devenaient plus tendres. La Puce perdait de sa crânerie, la Caille de son cynisme et, longuement, autour des tables dégarnies de la Palme, un petit groupe rappelait mille souvenirs cependant que le matin se levait tout à fait.
[...]
La Puce et la Caille rentraient.
Ils affirmaient jusqu'ici n'éprouver l'un pour l'autre qu'un sentiment de camaraderie : mais, déjà, l'habitude qu'ils avaient d'être ensemble se faisait plus étroitement sentir et, la Puce ne cachant pas ses impressions, ressentait du dépit si Jésus-la-Caille l'entretenait du prisonnier.
—  Ben,  quoi?...  le  frangin...  demandait-il avec étonnement.
—  On ne peut pas, répondait la Caille.
—  Vous  croyez... Ah!  c'est chic de  votre part, mais c'est aussi trop bête. Nous v'là tous deux à vivre et les copains nous débinent tant qu'ça peut... Croyez-vous que Bambou s'en fasse pour vous et pour moi?...
Ils couchaient côte à côte, dans le même lit et rien ne les troublait plus que ces conversations matinales. La fatigue les endormait parfois avant qu'ils eussent parlé beaucoup. Ils se réveillaient assez tard. Derrière les persiennes, sur les cours animées et bourdonnantes de mille bruits, le soleil déclinait et le soir naissait avec la première étoile.
La Caille se levait et ouvrait les persiennes, s'accoudait un moment, puis il commençait sa toilette et la Puce, qui le regardait du lit où il restait étendu, lui adressait des compliments. La Caille se défendait mal, mais le petit voyou se montrait naïf comme un trottin quand il s'apercevait de la gêne de son camarade.
[...]
Jamais la Puce ne s'était ouvert à lui comme il venait de le faire et la Caille hésitait. Il se sentait gagné par un malaise d'un ordre très spécial. Mais la Puce revenait à la charge et, rejetant le drap qui le couvrait, répétait sans qu'il fût possible de rester muet à son invite :
- Ah! j'peux bien dire que j'ai jamais encore aimé...
Cependant, la Caille ne répondit pas.
A cette occasion, Francis Carco sait nous faire partager une belle scène de tendresse entre hommes.
Le petit voyou se pelotonna plus étroitement contre lui. Dehors, il faisait jour... Une voiture roula sur les pavés. Alors la Puce ferma les yeux, bâilla plusieurs fois, puis de toute sa force engourdie, de toute la fraîcheur qui lui restait au fond du cœur, il prit la main de Jésus-la-Caille, la baisa comme un enfant sage et s'endormit.
Comme une conclusion de cette histoire d'amour dans l'histoire d'amour, Jésus-la-Caille et La Puce vont, ensemble, voir le prisonnier à la Santé.
Maintenant, le métro les emportait tous les mardis et les samedis vers le dormant boulevard Arago, et l'affection de Jésus-la-Caille et de la Puce pour le prisonnier se fortifiait de celle qui les unissait et qui ne surprenait personne à Montmartre.
La Puce se transformait. Coiffé d'une molle casquette claire, il prenait des mines et maniait sa pochette avec des gestes que bien souvent la Caille s'émouvait de reconnaître. Il y pensait, et rien ne le troublait davantage. Sa tendresse hésitait; son cœur se partageait voluptueusement et il attendait le jour où il pourrait, avec la Puce et Bambou, donner l'exemple d'une liaison pleine de cynisme et de naturel. Aucun des trois n'y répugnait et la Puce parlait volontiers de son frère afin d'en déplorer le sort.
Relevons au passage l'utilisation du mot "naturel", comme un écho, probablement involontaire, à la célèbre phrase de Proust : "empreinte d'une étrangeté, ou si l'on veut d'un naturel". C'est une bonne transition pour évoque l'image de l'homosexualité dans le roman de Carco.

Il y a d'abord celle que renvoie Jésus-la-Caille, image ambiguë car on ne sait jamais départager dans son comportement ce qui relève d'une homosexualité de circonstance, celle du jeune prostitué, et d'une homosexualité plus intimement vécue, celle qui est à l'origine de son amour pour Bambou, puis pour la Puce. Curieusement, F. Carco entretient un flou à ce sujet. Alors qu'il sait dire les choses ( « Il la pénétra », lorsque il veut nous faire comprendre le lien entre Fernande et Jésus-la-Caille), la sexualité de Jésus-la-Caille avec ses deux amis semble un peu diffuse. F. Carco nous laisse dans le doute lorsqu'il dit :
Jésus-la-Caille, jusqu'à ce jour, avait pu saisir les différences qui le séparaient de Titine par exemple ou de Bambou. Tous, plus ou moins, on les estimait capables d'accepter les pires servitudes. Ne s'y était-il pas plié lui-même? Mais cela le plongeait dans une sorte de stupeur de découvrir chez le frère de Bambou cette facilité pour des mœurs qui lui paraissaient toujours aller contre la nature et qui, pour la même raison qu'elles le troublaient, lui donnaient de l'horreur...
Alors que ce passage déjà cité est plus affirmatif sur son homosexualité ressentie :
Un trouble naissait en lui maintenant. La beauté physique de certains buveurs dans les bars l'émouvait et il surprenait un grand mystère. Son inquiétude tomba. Elle fit place à une sorte de curiosité malsaine qui, chaque jour, lui prêtait une attitude nouvelle et le laissait tout frémissant. Les faiblesses de Titine pour François l'Espagnol, dont la splendeur était d'un dieu, il finit par les comprendre, mais il s'affolait encore à l'idée de découvrir, accoudé lourdement au zinc, l'affranchi superbe qui le dominerait.
Cette indécision sur l'homosexualité de Jésus-la-Caille nous dit-elle quelque chose sur les sentiments propres de Francis Carco ?

Un "Jésus" des registres de la Préfecture de Police de Paris.


A l'inverse, le roman contient quelques portraits d'homosexuels affichés. Ces sont ses trois amis Olga, Titine et Gueule d'Amour, qui, si on me permet de forger cette expressions, sont des modèles de « Tante attitude ».
Les amis qu'il s'y était faits l'accueillaient. Gueule d'Amour donnait des conseils. Rosé et crâneur, Olga racontait des histoires, cependant que Titine, aux yeux meurtris, à l'indolence fourbue, levait sur la clientèle intriguée un regard de vierge... Ces « dames » (comme le déclaraient les filles de l'endroit) bavardaient. Puis, l'heure avançant, c'était le départ d'Olga pour son bain de vapeur, séance de nuit. Titine séduisait un gaillard et la Caille écoutait volontiers l'invite que lui faisait présenter, par le chasseur, le premier amateur sérieux.
[...]
Plus discrets, les amis échangeaient avec le couple un salut rapide et poursuivaient leur route. Le soir tombait. Le boulevard se peuplait d'une foule d'incertains promeneurs. Une brune épaisse, la Marseillaise, dirigeait le manège de deux petits apprentis blêmes dont elle empochait la recette. Mineurs tous les deux, Pompon-la-Fille et Lolotte trottaient gentiment devant elle. On l'entendait dire : « J'ai deux beaux gosses, monsieur... » Ailleurs, Gueule d'Amour affectait par son dandinement une allure très significative que Titine copiait. La Rembourrée fumait un cigare. Celui-ci chaloupait. Cet autre, au feutre beige, hantait les urinoirs; et d'inquiétantes silhouettes, dans l'ombre bleue, les lumières, le grouillement, se perdaient pour réapparaître et se dérober encore, au milieu du raccroc obstiné des femmes.
Jésus-la-Caille, bien qu'un peu différent, appartient à cet univers. En témoigne le dialogue suivant :
—  Mon Dieu!  celle-ci!  se récria Olga en apercevant la Caille, elle a trop de rouge!
Titine déclara :
— Je te croyais fait par la rousse... Depuis deux jours qu'on ne te voit plus...
Mais, comme leurs regards se croisaient, il ajoutai :
—  T'as des ennuis?
Gueule d'Amour toisait les femmes avec son habituel dédain.
Elles attendaient sur les banquettes le geste d'un client. Il y avait là : Tirelire, des boxeuses, la petite Marcelle, la gosse Renée et de grosses filles mélancoliques. Le temps passait... Après Gueule d'Amour, Olga s'en allait.
Titine s'approcha de Jésus-la-Caille et lui prit la main.
—  Ah! j'ai le cafard, avouait ce dernier, et il expliquait : Bien sûr que j'me fous d'elle... Pourtant c'est   d'elle  que  j'ai  mal.   Vois-tu, Titine, je peux même pas dire que je l'aime. C'est pas vrai. J'aime personne et c'est de ça surtout que le noir me vient. Personne... Personne... Bambou! J'y pense encore et, quelquefois, ça me guérit... puis je me dégoûte d'avec Fernande... Oh! je me dégoûte et je ne sais plus ce que je veux.
Titine, les yeux meurtris, s'attendrissait.
—  Pauvre gosse! Y a rien à dire si t'as le cafard. Mais ne t'en fais pas, va! Les femmes c'est tout plus veau l'une que l'autre... Tu te débrouilleras mieux sans elle. Tu plais. Ça ne manque pas, les types qui me demandent : Et ton petit copain?
Titine parlait bas et la Caille l'écoutait.
Une tendresse singulière, entre eux, venait de naître. Le café se vidait. Ils sortirent. La fraîcheur de la nuit ranima la Caille et il s'étonnait du plaisir qu'il prenait à se confier à l'adolescent.
—  Où qu'on va, Titine?
Titine ne répondit pas. L'ombre palpitait d'étoiles et la brise qui passait dans les platanes du boulevard dispersait longuement leur odeur. Une petite rue sombre, à gauche, montait. La Caille suivait toujours son ami...
Autre portrait d'homosexualité affichée, il y a celui de La Puce, plus Jésus que Tante, dont la « facilité » pour les mœurs homosexuelles sont un sujet d'étonnement pour Jésus-la-Caille. Ses récits d'amours tarifés avec des vieux de « cinquante berges » sont un modèle d'attitude décomplexée.
Celui-ci ne savait alors comment le faire taire.
—  J'peux dire que j'ai jamais aimé, commençait la Puce.
Il suivait son idée :
—  Vous croyez des fois qu'on peut aimer un vieux?
—  Des fois!
—  C'est pas possible... Souris m'l'a encore raconté,  avant-hier.  Elle  est  avec  un vieux, elle, et ça la dégoûte...
La Caille évoquait le souvenir pénible de ses débuts.
—  Et pourtant, la Souris, elle sort quand elle veut. Oui ! Jl'ai vue à la Palme qui rigolait avec Titine... et le lend'main, non, leurs gueules à tous les deux!
La Puce éclata de rire. Son rire frais et jeune frappait le silence de la chambre et poursuivait la Caille.
—  Pourquoi que ça vous amuse pas aussi, ce que j'raconte?
—  C'a m'amuse...
—  On l'dirait pas... Dites donc, m'sieur la Caille, vous avez été avec un vieux, vous?
— Non, répondit la Caille, pour mettre fin à ce bavardage.
—  Alors, vous pouvez pas me proposer de me mettre avec lui?
—  Qui : lui?
—  L'général.
Devant la mine que fit Jésus-la-Caille, la Puce, très sérieux, déclara :
—  Il m'court, avec ses boniments. D'abord il m'a dit qu'il s'rongeait d'chagrin de m'voir faire le truc sur les boulevards. Il m'a accompagné à l'Electric, le bar, vous savez bien, rue Montmartre. C'qu'on a rigolé avec les copains! Ah! j't'écoute... Il m'a dit... Alors, moi, j'y ai dit que j'étais pas fait pour des vieux comme lui et qu'il faudrait que j'soye bien dégueulasse pour me coucher avec des types de cinquante berges.
—  Quoi qu'il a répondu?
—  Ah ! J'm'en fous, vous savez bien, du général et de tous les autres... J'suis pas pour ça ou, alors, la combine au pèze... Est-ce qu'ils ont pas les femmes, à leur âge?

Autre ilustration de Roland Caillaux, pour Vingt lithographies pour un livre que j'ai lu.

Le livre a été adapté au théâtre par Frédéric Dard. La pièce a été créée au Théâtre Gramont, à Paris, le 4 mars 1952. Elle a ensuite fait l'objet d'un film par André Pergament en 1955 : M'sieur la Caille. Il a bénéficié d'une belle distribution : Jeanne Moreau (Fernande), Philippe Lemaire (Jésus la Caille), Roger Pierre (Pépé la Vache), Marthe Mercadier (Bertha), Robert Dalban (Dominique le Corse), Fernand Sardou (Riri). Remarquons que le rôle de La Puce, le frère de Bambou, était joué par une femme : Annie Fargue.

Jeanne Moreau et Philippe Lemaire : Fernande et Jésus-la-Caille

Pour une critique du film : cliquez-ici.

Depuis sa publication, Jésus-la-Caille a été plusieurs fois illustré. Par ordre chronologique, ces éditions illustrées sont (les illustrations ont été trouvées sur Internet) :

Édition complète ornée de trois dessins de Chas Laborde, gravés sur bois par Jules Germain, Paris, R. Davis, 1920 (voir : cliquez-ici). La première illustration du message en provient.
C'est aussi cette édition qui inclut Les malheurs de Fernande, comme troisième partie du livre

 Projet de couverture, par Chas Laborde, 1920

Édition illustrée de gravures originales par Auguste Brouet, Paris : Éditions de l'Estampe, 1925 :


Édition illustrée d'eaux-fortes de Dignimont, Paris, Emile Hazan et Cie, éditeurs, 1929 :


Édition avec le texte traduit en langue verte et illustré par Pierre Devaux, Paris, Éd. de la Nouvelle revue critique, 1939 :


Édition illustrée de six aquarelles de Marcel Stobbaerts, Bruxelles, De Kogge, 1943 :


Illustrations de Van Rompaey, Etampes-Paris, M. Gasnier, 1945 :


Illustrations de G. Barret, Monte-Carlo, Éditions du Livre, 1946  :


Frontispice de Jean Mohler, (Paris,) les Compagnons du livre, 1949 :


Deux couvertures d'éditions en livre de poche :



Description de l'ouvrage et de l'exemplaire

A l'origine de ce message, il y a cet exemplaire de l'édition originale qui vient de rejoindre ma bibliothèque.

Il s'agit de l'exemplaire de Lucien Descaves, avec un envoi de Francis Carco (voir ci-dessus) et deux lettres manuscrites. Lucien Descaves est un auteur un peu oublié aujourd'hui qui a eu son heure de gloire avec le roman Sous-Offs. Paru pour la première fois en 1889, ce roman antimilitariste conduisit Lucien Descaves en Cour d’Assises pour injures à l’armée et outrage aux bonnes mœurs (il fut cependant acquitté). L'homosexualité n'est pas absente de ce roman : "Ces scènes de débauche militaires sont racontées en détail dans le fameux Sous-Offs. Le livre qui va rendre célèbre Lucien Descaves est plus qu'un roman réaliste, C'est une plongée directe dans les bordels de l'armée française. Un autre monde où la corruption et la débauche s'affichent sans scrupule. Cela démarre avec des scènes de racolages en plein Paris" (Gay Paris. Une histoire du Paris interlope entre 1900 et 1940, par François Buot, p. 135). Ce livre lui donna un notoriété qui lui permit d'appartenir aux membres fondateurs de l'Académie Goncourt. C'est à ce titre que Francis Carco lui envoie son premier ouvrage, accompagné d'une lettre. Il le sollicite à nouveau en 1919 par une autre lettre; qui est reliée dans cet exemplaire, pour son livre : Scènes de la vie de Montmartre. Mais cette même année, un certain Marcel Proust présentait A l'ombre des jeunes filles...

La description de l'ouvrage est :

Francis Carco
Jésus-la-Caille
Paris, Mercure de France, 1914, in-8° (185 x 115 mm), 250-[2]-8 pp.


Les 8 dernières pages sont un Extrait du catalogue des Éditions du Mercure de France, sur un papier pelure lie-de-vin.
L' achevé d'imprimer (p. [251]) est du 25 mai 1914.

Tirage de tête :
- 5 exemplaires sur japon impérial numérotés.
- 20 exemplaires sur Hollande numérotés.
Cet exemplaire est sur papier courant, mais il porte la signature de Carco à la page de justification : « F. Carco, 1914 ».

Il a été relié par Jean-Paul Miguet : plein maroquin fauve janséniste, dos à nerfs, tranches dorées sur témoins, couverture et dos conservés, étui chemise à l'identique. Reliure signée J. P. Miguet.‎

samedi 4 octobre 2014

La Cantate de Narcisse, illustrée par Laure Albin-Guillot

Photo extraite de La Cantate de Narcisse, texte de Paul Valéry, illustrée de 20 photographies de Laure Albin-Guillot (1879-1962)



Cet ouvrage a été publié en 1941, tiré à seulement 30 exemplaires.
Voir d'autres photos sur le site Mes couleurs du Temps : cliquez-ici.